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Je suis un oeil.
Un oeil mécanique.
Moi, c’est-à-dire la machine, je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir.
Désormais je serai libérée de l’immobilité humaine. Je suis en perpétuel mouvement.
Je m’approche des choses, je m’en éloigne. Je me glisse sous elles, j’entre en elles.
Je me déplace vers le mufle du cheval de course.
Je traverse les foules à toute vitesse, je précède les soldats à l’assaut, je décolle avec les aéroplanes, je me renverse sur le dos, je tombe et me relève en même temps que les corps tombent et se relèvent…
Voilà ce que je suis, une machine tournant avec des manœuvres chaotiques, enregistrant les mouvements les uns derrière les autres, les assemblant en fatras.
Libérée des frontières du temps et de l’espace, j’organise comme je le souhaite chaque point de l’univers.
Ma voie est celle d’une nouvelle conception du monde. Je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas.
° Le cinéma dramatique est l’opium du peuple.
° À bas les rois et les reines immortels du rideau. Vive l’enregistrement des avants-gardes dans leur vie de tous les jours et dans leur travail!
° À bas les scénarios-histoires de la bourgeoisie. Vive la vie en elle-même!
° Le cinéma dramatique est une arme meurtrière dans les mains des capitalistes! Avec la pratique révolutionnaire au quotidien nous reprendrons cette arme des mains de l’ennemi.
° Les drames artistiques contemporains sont les restes de l’ancien monde. C’est une tentative de mettre nos perspectives révolutionnaires à la sauce bourgeoise.
° Fini de mettre en scène notre quotidien, filmez-nous sur le coup comme nous sommes.
° Le scénario est une histoire inventée à notre propos, écrite par un écrivain. Nous poursuivons notre vie sans avoir à la régler au dire d’un bonimenteur.
° Chacun de nous poursuit son travail sans avoir à perturber celui des autres. Le but des Kinoks est de vous filmer sans vous déranger.
° Vive le ciné-oeil de la Révolution! […]

Dziga Vertov, Manifeste Ciné-Œil, 1923

Tandis que McDonald’s France se donne du mal pour respecter les directives de l’OMS et nous proposer quelques combinaisons de repas équilibrés, le bras marketing du Ronald états-unien donne dans la publicité subliminale en glissant son logo dans l’émission de cuisine Iron Chef America.

Une preuve de plus que la main gauche ignore souvent ce que fait la droite. Ça se passe comme ça chez McDonald’s?

Bien sûr, nous ne pouvons pas attendre d’un film sur Robert Kennedy qu’il ne soit pas profondément à la gloire des Etats-Unis. Et si les discours de Bobby nous semblent aujourd’hui devoir être universels, le plan final, montrant le drapeau du pays flottant au-dessus de la foule dans une lumière toute religieuse, est là pour nous rappeler où nous nous trouvons.

Reste que c’est un pays englouti dans les souvenirs de son peuple et du reste du monde qui nous est montré ici. Qu’est devenue l’Amérique des Kennedy?
Malgré tout le pathos qui ruisselle de chacun des coins de l’écran, si nous pleurons ici ce n’est pas parce que l’histoire qui nous est racontée est triste : un homme adulé par la majorité est assassiné sous nos yeux.

Non, ce qui est émouvant dans le film d’Emilio Estevez, c’est de voir tout le chemin qui a été parcouru depuis la mort de Martin Luther King et des Kennedy. De voir à quel point nous avons fait marche arrière.

France 3 va diffuser cette semaine l’intégralité des épisodes d’Angels in America, histoire de souligner que le 1er décembre sera la journée mondiale contre le sida. Seulement ce ne sera pas avant 00h30, histoire d’être sûr qu’il n’y aura personne devant le petit écran pour savourer la justesse de cette série au casting prestigieux, consacrée aux ravages qui commencent à être causés par le sida en 1985 aux États-Unis.
Pour voir les six épisodes en prime time, il faudra être abonné à Pink tv. Ce n’est pas la première diffusion de la série sur le petit écran, puisque Angels in America avait déjà été diffusé sur Canal + en 2004. C’est seulement une preuve de plus que l’humain de base, celui qui n’a que cinq chaînes et ne choisit pas des films au hasard dans son vidéo club préféré, doit être insomniaque pour pouvoir découvrir de petits bijoux dans son salon.

Faut-il aujourd’hui s’abonner à une chaîne spécifique pour découvrir les dégâts du virus autrement qu’à travers Tom Hanks et Bruce Springsteen? Dans Philadelphia déjà, nous pouvions considérer que le sujet central n’était pas la maladie elle-même, mais le dégoût qu’elle faisait éprouver à quiconque s’en approchait alors qu’elle commençait seulement à être connue.

Est-ce trop insoutenable de voir un grand acteur comme Al Pacino marcher vers sa déchéance, se tordre de douleur sur le sol, délirer? Est-ce trop dur de s’avouer que l’amour est rarement suffisamment fort pour permettre au malade de continuer à vivre avec quelqu’un lorsqu’il apprend que ses jours sont comptés? Et puisque le sida est aujourd’hui encore injustement attribué aux homosexuels, comment supporter une série sur cette maladie dans laquelle un homme marié va peu à peu accepter que ses goûts en matière de sexe ne sont pas ceux qu’il affiche depuis des années?

À l’heure où de plus en plus d’hommes publics font état de leurs préférences au lit, il est étonnant de constater que les directeurs de programme des chaînes hertziennes, nos dirigeants en quelque sorte, puisqu’il apportent une forme de culture au plus grand nombre, sont toujours réticents à nous parler de ce qui nous constitue vraiment. La maladie est bien sûr le lot de chacun d’entre nous, mais quand elle est associée à l’homosexualité, en parler devient de plus en plus difficile. Comme si le silence agissait comme une sorte de préservatif géant, garantissant un très faible pourcentage de chances d’être contaminé.

Il serait temps que nos dirigeants se rendent compte que l’homosexualité n’est pas une déviance, ni un choix, mais que c’est quelque chose qui s’impose à nous comme le fait de ne pas pouvoir se passer de chocolat, ou de préférer les mangues aux kiwis. Surtout, comme la connaissance c’est le pouvoir, il serait temps que nos dirigeants cessent de nous prendre pour des imbéciles en se défendant de vouloir choquer les téléspectateurs. Et si l’homme de base ne souhaite pas voir d’homosexuel malade à 20h50, qu’il éteigne sa télévision et apprenne à s’instruire et se divertir par lui-même. Sûr que quand il aura regardé le monde sans filtre, il rallumera son écran et réclamera Angels in America en clair et en prime time.

Angels in America, réalisé par Mike Nichols, avec Al Pacino, Meryl Streep, Justin Kirk, Mary-Louise Parker, Jeffrey Wright, Ben Shenkman, Emma Thompson, Patrick Wilson et James Cromwell.

Même s’il ne l’a pas attendue pour faire de grands films, il était temps que Ken Loach obtienne la Palme d’Or. Après des pointures comme Kes, Ladybird, Carla’s Song, Raining Stones ou My Name is Joe, la Palme qui a surpris ceux qui avaient parié sur un couronnement pour Marie-Antoinette ou Volver s’imposait en définitive comme une évidence.

En 1990 pour Riff Raff, Robert Carlyle et Peter Mulan sont encore des anonymes, Trainspotting, The Full Monty et My Name is Joe n’étant pas encore passés par là. Et en 1995, lorsque Land and Freedom sort sur les écrans, personne n’a entendu parler de Ian Hart qui interprête alors David Carr, le personnage principal du film. Depuis nous l’avons vu incarner l’une des faces du gros vilain de Harry Potter à l’école des sorciers, et plus récemment jouer dans Tournage dans un jardin anglais.
Alors qu’il nous avait habitués à tourner avec des acteurs inconnus du grand public, Ken Loach fait une exception avec Le Vent se lève, choisissant Cillian Murphy pour interprêter Damien, le personnage principal, et Liam Cunningham pour incarner Dan. Si ce dernier nous semble immédiatement dans son rôle, nous ne pouvions qu’attendre Cillian Murphy au tournant après les prestations peu convaincantes de ses deux derniers films, Breakfast on Pluto et Red Eye.
Mais Ken Loach ayant le talent qu’on lui connaît pour diriger les acteurs, cette inquiétude est finalement rapidement balayée.

Avec Le Vent se lève, le cinéaste dénonce cette fois le passé impérialiste de l’Angleterre lorsque, en 1920, l’Irlande bascule dans la guerre civile.
Alors qu’ici nous sommes loin de l’Espagne, la mise en scène est proche de celle de Land and Freedom. Dans les deux films les résistants croisent la pauvreté, incarnée dans des personnages secondaires, sur une route ensablée. Ils entonnent des chants liés à leur cause pour se donner du courage, et ils enterrent ceux d’entre eux morts au combat. D’autre part, le village attaqué par les Anglais ressemble beaucoup à celui repris par les révolutionnaires Espagnols, et les résistants préparent leur assaut à travers de hautes herbes dans les deux films. Surtout, nous retrouvons à la fois dans Land and Freedom et Le Vent se lève une séquence devenue classique chez Ken Loach, que ce soit, dans ces deux exemples, sur la collectivisation ou l’attitude à adopter face au traité signé entre Britanniques et Irlandais en décembre 1921 : le débat enflammé.

Loin d’être le signe d’un manque d’inspiration chez le cinéaste, ou celui d’une incapacité à se renouveler, ces similitudes dans la mise en scène des deux films montrent au contraire que les guerres sont finalement toutes les mêmes, et malheureusement que l’Histoire ne cesse de se répéter.

En réalisant quelques scènes du Vent se lève de la même manière que certaines séquences de Land and Freedom, Ken Loach donne encore plus de poids à son dernier film : le spectateur navigue en terrain familier alors même qu’il s’agit d’une fiction et non d’un documentaire.
Mais ceux qui découvrent l’œuvre du cinéaste et n’ont pas vu ses films précédents apprécieront tout autant la finesse du Vent se lève, grâce à une narration qui dresse un frère contre un autre, un schéma dramatique finalement assez classique dans ce type de conflit.

Ainsi, qu’il soit ou non au fait de l’histoire irlandaise, le spectateur est amené à se concentrer sur le cœur même du film, l’origine du conflit et les déchirements qui en résulteront, condition sine qua non pour que nous puissions adhérer au discours militant du Vent se lève.

Il fut pénible par les mots du deuil
De dire et de briser les liens qui nous unissent
Mais plus pénible encore de porter la honte
Des fers étrangers qui nous enchaînent
Alors j’ai dit : « Cette vallée dans la montagne
Dès l’aube j’irai à sa rencontre
Je rejoindrai les braves qui s’unissent
Tandis que le vent léger secoue l’orge » [1]

[1] Robert Dwyer Joyce, The Wind that Shakes the Barley. Le titre de ce poème est aussi le titre original du dernier film de Ken Loach.

Réalisation : Ken Loach.
Scénario : Paul Laverty.
Avec : Cillian Murphy (Damien), Liam Cunningham (Dan), Pádraic Delanay (Teddy) et Orla Fitzgerald (Sinead).

Article initialement paru dans Culturofil le 23 août 2006.

Bonjour à tous,

Après réflexion, j’ai décidé de retirer de ce site la reproduction de mes articles courts.
J’ai le sentiment d’avoir fait de Mon Cinéma un double de Culturofil, alors que ce n’était pas du tout mon but.

Je vais donc progressivement tenter d’inverser le mouvement, en commençant par publier rapidement ici un article sur l’exposition du musée Maillol consacrée aux photographies de Marilyn Monroe prises par Bert Stern juste avant sa mort.

Bonne lecture, et à bientôt…

Après un film génial comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind, il y avait de grandes chances pour que la dernière œuvre de Michel Gondry soit ratée. Mais avec La Science des rêves, le cinéma fait une fois de plus mentir les probabilités : ce nouveau long métrage est tout simplement un petit bijou.

Gael Garcia Bernal y incarne Stéphane Miroux, un jeune artiste un peu naïf qui vient s’installer à Paris pour travailler dans une entreprise qui conçoit des calendriers. Une rencontre avec Alain Chabat fait évidemment basculer le film dans la comédie, ce qui n’est pas un mal pour contrebalancer le sérieux d’un sujet centré autour de l’amour et du rêve.

Car si La Science des rêves est au départ une histoire d’amour rigolote comme dans Eternal Sunshine, il prend aussi au dernier film du réalisateur son aspect tragique.

Le concept du rêve tel que vécu par Stéphane Miroux est comparable ici au souvenir, sujet d’Eternal Sunshine, car dans les deux cas il s’agit de savoir dans quelle réalité on vit.
La réalité mêle ici aussi le vrai du faux, mais peut-être cette fois d’une manière encore plus visible à l’écran, puisqu’elle est l’occasion de multiples expérimentations pour Stéphane, de la chevauchée sur une peluche géante à l’utilisation d’une machine permettant d’avancer ou de reculer d’une seconde dans le temps.

La comparaison avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind est donc facile, d’autant plus que Michel Gondry réalise quelques plans qui semblent être des clins d’œil à son film précédent, comme celui où Gael Garcia Bernal se baisse sous une table, et qui renvoie à cette séquence dans la cuisine de Eternal Sunshine entre Jim Carrey et Kate Winslet.

La Science des rêves n’en est pas moins un film unique à ne pas manquer et qui, s’il n’est pas question ici d’éthique ni du courage qu’il faut pour aborder son chagrin, ne manque pas de nous rappeler qu’il ne tient qu’à nous de tout faire pour que nos rêves se concrétisent.

Réalisation et scénario : Michel Gondry.
Avec : Gael Garcia Bernal (Stéphane Miroux), Charlotte Gainsbourg (Stéphanie), Alain Chabat (Guy), Emma de Caunes (Zoé) et Miou-Miou (Christine Miroux).

Article initialement paru dans Culturofil le 9 août 2006.

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