Même s’il ne l’a pas attendue pour faire de grands films, il était temps que Ken Loach obtienne la Palme d’Or. Après des pointures comme Kes, Ladybird, Carla’s Song, Raining Stones ou My Name is Joe, la Palme qui a surpris ceux qui avaient parié sur un couronnement pour Marie-Antoinette ou Volver s’imposait en définitive comme une évidence.
En 1990 pour Riff Raff, Robert Carlyle et Peter Mulan sont encore des anonymes, Trainspotting, The Full Monty et My Name is Joe n’étant pas encore passés par là. Et en 1995, lorsque Land and Freedom sort sur les écrans, personne n’a entendu parler de Ian Hart qui interprête alors David Carr, le personnage principal du film. Depuis nous l’avons vu incarner l’une des faces du gros vilain de Harry Potter à l’école des sorciers, et plus récemment jouer dans Tournage dans un jardin anglais.
Alors qu’il nous avait habitués à tourner avec des acteurs inconnus du grand public, Ken Loach fait une exception avec Le Vent se lève, choisissant Cillian Murphy pour interprêter Damien, le personnage principal, et Liam Cunningham pour incarner Dan. Si ce dernier nous semble immédiatement dans son rôle, nous ne pouvions qu’attendre Cillian Murphy au tournant après les prestations peu convaincantes de ses deux derniers films, Breakfast on Pluto et Red Eye.
Mais Ken Loach ayant le talent qu’on lui connaît pour diriger les acteurs, cette inquiétude est finalement rapidement balayée.
Avec Le Vent se lève, le cinéaste dénonce cette fois le passé impérialiste de l’Angleterre lorsque, en 1920, l’Irlande bascule dans la guerre civile.
Alors qu’ici nous sommes loin de l’Espagne, la mise en scène est proche de celle de Land and Freedom. Dans les deux films les résistants croisent la pauvreté, incarnée dans des personnages secondaires, sur une route ensablée. Ils entonnent des chants liés à leur cause pour se donner du courage, et ils enterrent ceux d’entre eux morts au combat. D’autre part, le village attaqué par les Anglais ressemble beaucoup à celui repris par les révolutionnaires Espagnols, et les résistants préparent leur assaut à travers de hautes herbes dans les deux films. Surtout, nous retrouvons à la fois dans Land and Freedom et Le Vent se lève une séquence devenue classique chez Ken Loach, que ce soit, dans ces deux exemples, sur la collectivisation ou l’attitude à adopter face au traité signé entre Britanniques et Irlandais en décembre 1921 : le débat enflammé.
Loin d’être le signe d’un manque d’inspiration chez le cinéaste, ou celui d’une incapacité à se renouveler, ces similitudes dans la mise en scène des deux films montrent au contraire que les guerres sont finalement toutes les mêmes, et malheureusement que l’Histoire ne cesse de se répéter.
En réalisant quelques scènes du Vent se lève de la même manière que certaines séquences de Land and Freedom, Ken Loach donne encore plus de poids à son dernier film : le spectateur navigue en terrain familier alors même qu’il s’agit d’une fiction et non d’un documentaire.
Mais ceux qui découvrent l’œuvre du cinéaste et n’ont pas vu ses films précédents apprécieront tout autant la finesse du Vent se lève, grâce à une narration qui dresse un frère contre un autre, un schéma dramatique finalement assez classique dans ce type de conflit.
Ainsi, qu’il soit ou non au fait de l’histoire irlandaise, le spectateur est amené à se concentrer sur le cœur même du film, l’origine du conflit et les déchirements qui en résulteront, condition sine qua non pour que nous puissions adhérer au discours militant du Vent se lève.
Il fut pénible par les mots du deuil
De dire et de briser les liens qui nous unissent
Mais plus pénible encore de porter la honte
Des fers étrangers qui nous enchaînent
Alors j’ai dit : « Cette vallée dans la montagne
Dès l’aube j’irai à sa rencontre
Je rejoindrai les braves qui s’unissent
Tandis que le vent léger secoue l’orge » [1]
[1] Robert Dwyer Joyce, The Wind that Shakes the Barley. Le titre de ce poème est aussi le titre original du dernier film de Ken Loach.
Réalisation : Ken Loach.
Scénario : Paul Laverty.
Avec : Cillian Murphy (Damien), Liam Cunningham (Dan), Pádraic Delanay (Teddy) et Orla Fitzgerald (Sinead).
Article initialement paru dans Culturofil le 23 août 2006.